L’effacement de la diplomatie française

              Il n’y a plus de diplomatie française. Après des siècles de traditions bien ancrées, et de rayonnement sur l’ensemble de l’Europe et même au-delà, la décadence s’est progressivement installée, dans ce domaine comme dans bien d’autres. Décadence morale, suivie, comme c’était inéluctable, d’une décadence intellectuelle. Les médiocres ont remplacé les diplomates brillants, parfois même géniaux. L’inculture s’accroît et une fausse morale a pris le pas sur l’intérêt national. Il y avait une originalité diplomatique française, elle a disparu pour se fondre dans un prêchi-prêcha médiocre, au verbe creux et l’autosatisfaction suffisante dont Emmanuel Macron est le parfait symbole.

              La diplomatie française a des siècles d’existence. Il a fallu du temps pour la forger, la formaliser, elle est le fruit d’une longue et intelligente maturation. Elle fut une spécialité française, un des marqueurs du rayonnement de notre pays.

Christine de Pisan

              Christine de Pisan, célèbre philosophe, poétesse et même politologue avant la lettre, fut une des premières à s’exprimer sur ce sujet : « De droit écrit, les ambassadeurs ou légats ont partout privilège d’aller sûrement eux et leurs choses, et depuis que au roi vont, n’appartient à nul de ces hommes de les empêcher ». Par ce joli langage fleuri de 1402, L’intellectuelle française pose déjà le statut de l’ambassadeur : quelqu’un qui va et vient librement et que l’on ne peut contraindre.

              Peu de temps après, en 1435, Jean Juvénal des Ursins, prélat bien connu, écrivit des épitres politiques où il rappelle notamment que « guerre ne se fait que pour avoir paix ». Le ministre Philippe de Commynes, en 1490, précisa ces notions de relations, guerrières ou pas, entre les pays chrétiens : « Dieu, au Royaume de France, a donné pour opposite les Anglais, et aux Anglais les Ecossais. Au Royaume d’Espagne, le Portugal. Aux Princes d’Italie, les villes de communautés. Et chacun a l’œil que son compagnon ne s’accroisse ». Voilà qui est finement observé.

              Par sa diplomatie, François Ier provoqua un débat très houleux qui n’est d’ailleurs pas achevé. Pour repousser et contourner la pression menaçante de Charles Quint, il s’allia avec Soliman, le Grand Turc honni. La question reste débattue par les historiens : était-ce immoral ou salvateur ? Est-il légitime de s’allier avec un souverain musulman contre un prince chrétien ? Nous avons bien sûr tendance à répondre immédiatement : non, ce n’est évidemment pas moral. Mais certains soulignent que sans cela, le Royaume de France aurait peut-être disparu sous les ambitions du presque invincible empereur espagnol. Voilà un débat puissant qui nous change des médiocrités du jour. De cette alliance discutable, naquirent tout de même les célèbres capitulations (des lettres en réalité), qui permirent aux ordres religieux français de s’installer en Terre Sainte, complétant la présence franciscaine datant de Saint Louis. C’est à partir de ce moment que la France commença à acquérir le titre de protectrice des chrétiens d’Orient.

              La politique de Richelieu ne fit qu’amplifier le débat ouvert par François Ier. C’est avec les protestants qu’il choisit de s’allier pour la même raison : alléger la pression des Habsbourg. Il aida ainsi les Suédois, les princes allemands et les Provinces-Unies (les Pays-Bas), contre l’Empire austro-hongrois. Cela lui fut beaucoup reproché par de nombreux catholiques français en tête desquels Marie de Médicis, mère du roi Louis XIII. Mais ce dernier soutint son ministre, qu’il n’aimait pas, mais dont il admirait l’intelligence et le sens de l’Etat.

Richelieu

              Dans son Testament politique, Richelieu rappelle quelques uns des principes qui l’ont guidé en matière diplomatique. L’un des plus connus est « Négocier sans cesse, en temps de paix comme en temps de guerre ». Voilà une maxime dont pourraient s’inspirer nos glorieux bellicistes qui se succèdent aux Affaires étrangères.

              Mazarin appliqua la même diplomatie réaliste et c’est lui qui fut l’un des moteurs du Traité de Westphalie en 1648. Les principes de ce traité qui mit fin à la Guerre de Trente ans sont très contestables puisqu’il marque l’effacement des principes chrétiens dans les relations internationales et la reconnaissance officielle des princes allemands protestants au détriment des Habsbourg catholiques.

              Mais Mazarin n’eut de cesse ensuite de réconcilier la France et l’Espagne, ce qui se concrétisa par le Traité des Pyrénées (1659) et le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse d’Autriche. Bien sûr, ce n’était que le début et les hostilités reprendront entre les deux grandes puissances du moment. Louis XIV montra tout au long de son règne un goût excessif pour la guerre. Il s’en repentira à la fin de sa vie. Toutefois, nous ne devons pas oublier que des diplomates l’ont toujours entouré. Hugues de Lionne, même s’il ne réussit pas à infléchir les décisions du roi, fut son professeur de diplomatie et Louis XIV lui laissa les mains libres pour structurer et étendre les réseaux français à l’étranger.

              Plus discutable fut le rôle de Vergennes, le ministre des Affaires étrangères de Louis XVI. Brillant ambassadeur à Constantinople pendant de longues années, il mena ensuite une politique européenne prudente et intelligente auprès du roi. Mais sa grande erreur fut le soutien massif à la guerre d’indépendance américaine. Elle épuisa les ressources financières du royaume qui manquèrent cruellement lorsque les orages révolutionnaires apparurent. Certes, la France prit sa revanche contre l’Angleterre après la perte de l’Inde et du Canada, mais au profit de républicains francs-maçons contre une monarchie. Drôle d’idée tout de même : la haine est mauvaise conseillère, notamment en relations internationales.

              L’épisode napoléonien, s’il permit à l’empereur de marquer à jamais l’histoire de France, se finit en désastre. La folle expansion impérialiste de ce règne tourna le dos à plusieurs siècles de prudence et de progrès territoriaux qui ne visèrent jamais à dominer l’Europe. En 1815, épuisé, ruiné, l’Empire s’effondra. Le Congrès de Vienne, convoqué par les vainqueurs, promettait d’être redoutable pour la France.

              C’est un diplomate à la moralité plus que douteuse qui permit de redresser la situation, Talleyrand. Corrompu, débauché, cynique, il est singulier que ce soit cet homme, qui ne pensait qu’à lui et a trahi tout le monde, qui permit à la France de limiter les dégâts par son habileté mise, pour une fois, au service de son pays. Il se rangea résolument dans le camp des vainqueurs et joua sur leurs divisions. L’Angleterre et la Prusse voulaient évidemment dépecer la France tandis que L’Autriche-Hongrie et la Russie souhaitaient être magnanimes puisque c’était un Bourbon qui redevenait roi.

              Metternich, le grand ministre autrichien eut ce mot raisonnable : « La paix sera dictée par le désir de se venger de la France ou elle sera inspirée par le dessein d’établir un équilibre politique aussi parfait que possible entre les puissances ».

Talleyrand et le Tsar Alexandre Ier

              Dès lors, les souverains de la Restauration puis la Monarchie de Juillet ne prirent aucune initiative sans l’assentiment de leurs voisins. Ils aidèrent même à la sauvegarde de la monarchie espagnole en 1823 et volèrent au secours des insurgés grecs contre les Turcs. Même l’expédition d’Alger de 1830 fut décidée de concert tant les attaques maritime des Barbaresques étaient devenues insupportables à l’ensemble des pays chrétiens de la Méditerranée.

              Les bonnes relations de la France avec la Russie et l’Autriche-Hongrie perduraient tandis que la Prusse et l’Angleterre, nations protestantes, se tenaient à distance. Un ministre important de la Monarchie de Juillet, François Guizot, modifia cet équilibre bienfaisant. Calviniste convaincu, il décida de se rapprocher de l’Angleterre et trouva dans le ministre Henry Palmerston une oreille attentive. Les échanges devinrent de plus en plus amicaux et trouvèrent une concrétisation malheureuse durant le Second Empire.

              Cela commença par la stupide Guerre de Crimée. Les Russes voulaient profiter de la faiblesse turque pour prendre Constantinople et refaire de la ville le centre du monde chrétien orthodoxe. Les Anglais, toujours mus par une russophobie prioritaire (qui  existe toujours d’ailleurs), décidèrent de s’y opposer et embarquèrent Napoléon III dans l’aventure. Les Russes furent vaincus et 100 000 jeunes Français moururent pour que Sainte Sophie reste une mosquée. L’Empereur décida également d’accompagner l’Angleterre dans ses honteuses guerres de l’opium contre la Chine. L’Angleterre avait décidé d’exporter vers la Chine son opium produit en Inde, drogue pour laquelle le peuple chinois manifestait beaucoup de goût. L’Empire du Milieu, inquiet des ravages provoqués par l’opium, décida sagement d’en interdire l’importation. L’Angleterre n’accepta pas cette perte de revenus et envahit la Chine. Nous participâmes glorieusement à cette campagne indigne conclue par le sac du Palais d’été dont les Chinois parlent encore. Passons sur l’improbable conquête du Mexique ou sur le soutien aux républicains piémontais contre l’empire austro-hongrois, Napoléon III fit tout à l’envers hormis la courageuse intervention pour sauver les chrétiens de Damas et du Chouf libanais en 1861.

              Habité d’une telle maladresse diplomatique, il était certain que Napoléon III tomberait dans le piège de Bismarck qui avait besoin d’une guerre contre la France pour forger l’unité allemande.

              La IIIe république fonctionna également à l’envers. Si l’alliance avec la Russie était conforme aux traditions diplomatiques française, l’Entente cordiale (1905) avec l’Angleterre resserrait dangereusement les liens avec une nation qui, au fond  voulait la guerre avec l’Allemagne. Le jeu presque automatique des alliances fit le reste, les diplomates ne furent plus écoutés et les dirigeants européens, tels des somnambules, se jetèrent dans un conflit suicidaire qui engendra la révolution bolchévique, la destruction de l’Empire austro-hongrois et la disparition de la jeunesse européenne, en particulier de sa paysannerie.

              L’entre-deux guerres vit s’affronter deux écoles diplomatiques. Celle de la fermeté envers l’Allemagne derrière Raymond Poincaré et celle de l’indulgence avec Aristide Briand. Hitler mit tout le monde d’accord. La défaite de notre armée effaça la France de la diplomatie de l’après-guerre et l’animosité de Roosevelt contre De Gaulle entraîna notre absence à Yalta.

              Les démocrates-chrétiens de la IVe République crurent que l’heure était venue de dissoudre la France dans une Europe fédérale à la remorque de l’Amérique. Jean Monnet, Robert Schumann, Antoine Pinay orientèrent résolument la diplomatie française dans cette impasse. La crise algérienne, en provoquant la chute de ce pitoyable régime en 1958, porta un coup d’arrêt sensible à ce projet. De Gaulle sut manœuvrer l’armée et s’installa au pouvoir pour une dizaine d’années. Il abandonna l’Algérie, y compris ses matières premières, et céda à peu près tout aux exigences du FLN. Ce n’était pas la peine d’avoir poursuivi la guerre pendant quatre ans pour arriver à ce résultat.

De Gaulle et le refus des blocs

              Il faut cependant lui reconnaître le mérite d’avoir refusé la logique des blocs que voulait imposer l’Amérique ce qui se traduisit par une inévitable sortie de l’OTAN : la France retrouvait sa souveraineté. Moins heureuse fut l’idée de concentrer entre ses mains toute la politique étrangère de la France. Il se justifia par ce mot fameux : « Les diplomates ne sont utiles que par beau temps. Dès qu’il pleut, ils se noient dans chaque goutte ». Ce propos est assez distrayant mais bien injuste.

              Hormis son hostilité à l’Amérique, De Gaulle développa un autre axe diplomatique novateur, la réconciliation avec l’Allemagne. Cette idée était logique car la distance souhaitée avec le monde anglo-saxon lui imposait de s’appuyer sur d’autres alliés. Il l’eut sans doute fait avec la Russie si elle n’avait pas été l’Union soviétique, alors il se tourna vers le chancelier allemand Adenauer avec lequel il entretenait de bonnes relations. L’axe franco-allemand était né.

Georges Pompidou (1969-1974) se rapprocha de l’Europe mais fut constamment habité par le souci de l’indépendance nationale. Il entretint des relations courtoises avec les Etats-Unis comme avec le bloc soviétique. Il eut l’idée baroque de faire entrer la Grande-Bretagne dans le Marché commun, comme on appelait l’Europe alors. Il convoqua même un referendum pour faire approuver l’idée. Le oui l’emporta mais avec une faible participation. Son raisonnement était simple mais s’avéra erroné : le couple franco-allemand n’est pas une bonne idée car la puissance économique allemande, en pleine ascension au cours de ces années-là, est une menace pour la France. Il faut donc se rapprocher de la Grande-Bretagne, l’autre grande puissance économique de l’espace européen, afin de faire progresser l’Europe et empêcher ainsi que l’Allemagne ne la domine. Rien ne s’est passé comme prévu : la Grande-Bretagne ne s’est pas beaucoup intéressée à l’Europe que l’Allemagne a fini par dominer.

Durant ces années, la France jouit encore d’une grande réputation diplomatique. Elle a notamment une influence importante en Afrique, avec les pays de son ancien empire colonial, et au Proche-Orient à partir de ses bases traditionnelles : la Syrie , le Liban et Jérusalem. Sa voix compte alors. Ses réseaux, l’expérience de ses diplomates font d’elle un partenaire que l’on consulte, dont l’avis compte. Ce n’est pas seulement, selon l’expression consacrée, « la politique arabe de la France », c’est son aura diplomatique.

Le septennat suivant, celui de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), confirma l’inflexion atlantiste inaugurée sous George Pompidou. Toutefois, la différence est encore très grande avec l’époque actuelle. L’indépendance nationale reste un pilier de la politique diplomatique de la France. Une démonstration éclatante sera faite lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979. Malgré les très fortes pressions américaines, Giscard d’Estaing refusa de prendre la moindre sanction contre les Soviétiques. Il ne le voulut pas non seulement par souci d’indépendance mais également dans l’intérêt des Français : nous achetions beaucoup de gaz et de pétrole bon marché à l’Union soviétique, et la mise en place de sanctions aurait tari cette source obligeant la France à s’approvisionner ailleurs pour un coût plus élevé. Une autre époque..

Les deux septennats suivants, ceux de François Mitterrand (1981-1995), vont inaugurer une nouvelle ère, celle de la fin de l’indépendance nationale, et une nouvelle diplomatie, celle des « valeurs ».

Nous analyserons cela dans un prochain article.

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