L’Iran, ou l’étrange guerre de Donald Trump

C’était promis, l’Amérique allait cesser d’être le gendarme du monde. Donald Trump s’y était solennellement engagé à de multiples reprises. Les déclarations répétées au fil des années étaient sans ambiguïté : « Nous ne voulons pas reconstruire des nations étrangères, nous voulons reconstruire la nôtre » (1er décembre 2016 à Cincinnati),  « Nous avons dépensé 7000 milliards de dollars au Moyen-Orient et nous n’avons récolté que la mort et la destruction » (29 mars 2018 à Richfield), « L’Amérique d’abord signifie que nous ne sommes pas la police du monde » (phrase type lors de nombreux meetings), « Nous mettrons fin aux guerres sans fin et nous ne nous lancerons plus dans des conflits stupides à l’étranger » (phrase type également très souvent employés).

 Le ton martial, la conviction communicative, les acclamations des foules ne laissaient aucun doute : cette fois ce serait différent. Pour la première fois de son histoire guerrière de 250 ans, l’Amérique allait se tourner vers la paix et le bien-être de sa propre population.

 Le premier mandat de Donald Trump semblait confirmer ses engagements pacifiques. Certes, l’armée américaine continua à occuper la Syrie, contrairement à ce qui avait été annoncé, et persistait à entretenir environ 800 bases militaires réparties sur à peu près 80 pays. Mais soyons juste, aucune guerre nouvelle ne fut déclenchée. Joe Biden, Barak Obama, George Bush (Sr et Jr), Bill Clinton ou Ronald Reagan ne peuvent en dire autant.

 Il est vrai aussi qu’il ne se passa pas grand-chose pendant ce premier mandat où les hommes de MAGA et ceux de l’Etat profond passèrent leur temps à se neutraliser, paralysant toute initiative stratégique, à l’intérieur comme à l’extérieur.

 Le second mandat démarra sur des bases prometteuses. Tous les efforts étaient tournés vers la politique intérieure avec une rapide réalisation des engagements électoraux : baisse du nombre de fonctionnaires, lutte contre l’immigration illégale, soutien aux mouvements anti-woke ou pro-vie. A l’extérieur, un acte particulièrement fort fut entrepris avec le démantèlement de l’USAID. Cette structure multiforme exerçait sa pernicieuse influence idéologique dans le monde entier, sous couvert d’aide humanitaire. Dotée d’un budget fédéral considérable (plus de 40 milliards de dollars), elle s’était spécialisée dans le soutien aux réseaux LGBT, la lutte contre les mouvements nationalistes ou identitaires, l’aide à la presse progressiste, la promotion des théories du genre. De l’Afrique à l’Asie, en passant par l’Europe centrale ou l’Amérique latine, le spectre d’intervention de l’USAID était sans limite. On peut idéologiquement la rapprocher des réseaux Soros avec lesquels ils se complétaient fort bien, l’un avec des fonds privés, l’autre fédéraux, mais la même philosophie.

 Pourtant, le ver était déjà dans le fruit avec le soutien inconditionnel à Israël, dépourvu de tout esprit critique, de tout recul. Benjamin Netanyahou n’aurait pu détruire Gaza sans le très massif soutien militaire américain. Mais nous savons depuis le XVIIe siècle que les « Pilgrims fathers » considéraient comme un devoir sacré et biblique de construire « un second Israël ». La création de l’Etat juif en 1948, vint combler l’absence du premièr Israël que l’Amérique soutint dès lors inconditionnellement.

 Sous Donald Trump, dès son premier mandat, l’appui à l’Etat hébreu monta d’un cran avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, à la place de Tel Aviv. L’ambassade américaine y fut déplacée à la consternation du monde chrétien tenant Jérusalem comme une ville sainte, celle du Golgotha, qui ne devait donc pas être accaparée par un Etat très confessionnel dans les faits. On constate d’ailleurs que les agressions et insultes contre les religieux ou les pèlerins chrétiens ont crû de façon exponentielle à partir de ce moment.

Reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump

 Rappelons à ce sujet que l’obsession pro-israélienne de Donald Trump n’est pas née de son souci de satisfaire la communauté juive américaine, majoritairement libérale et éloignée des positions suprémacistes d’une partie du gouvernement Netanyahou. C’est son socle électoral évangélique qui l’a conduit dans cette voie. Une photo surréaliste montrant le président américain à son bureau de la Maison Blanche entouré de pasteurs évangéliques priant pour la victoire de l’Amérique a récemment été diffusée. Elle rappelle opportunément cette jonction si ancienne entre le protestantisme américain belliqueux et son soutien inconditionnel à Israël.

 Cela étant, la surprise fut pourtant grande de voir, en juin 2025, l’aviation américaine attaquer l’Iran pour détruire ses installations nucléaires et ses rampes de missiles. Le prétexte avancé fut d’un grand classicisme : l’Iran est proche de se doter de la bombe nucléaire. Cela fait des décennies que l’argument sort régulièrement des cartons du Mossad et nul ne sait où en est véritablement l’Iran sur le sujet. Il est tout de même étrange que Donald Trump ait annoncé, dès la signature des accords de Vienne de 2015 sur le nucléaire iranien, qu’il les dénonceraient aussitôt élu. L’Iran, durant cette période, avait vu la montée en puissance d’un mollah plus raisonnable, Hassan Rohani, que le peuple iranien avait élu à la présidence de la république avec un relatif espoir. Il avait beaucoup pesé lors des négociations avec les pays occidentaux pour aboutir à un accord. La dénonciation unilatérale par Donald Trump d’un accord qui engageait pourtant son pays affaiblit Rohani qui fut discrédité. Les clan des durs eut ensuite beau jeu de dire de dire que les concessions de Rohani n’avaient servi à rien et que la parole des occidentaux ne valaient rien. En l’occurrence, Donald Trump avait démontré qu’un traité signé pouvait ne rien valoir.

 L’attaque de juin 2025, dura douze jours. On l’appela donc « la guerre des douze jours ». Elle commença le 13 juin par des bombardements israéliens intensifs sur de nombreuses cibles différentes : sites nucléaires, centres militaires, rampes de missiles et, comme d’habitude, des assassinats, souvent avec leurs familles, d’ingénieurs et de responsables politiques. Les Etats-Unis ont temporisé quelques jours puis ont lancé une attaque aérienne spectaculaire avec sept bombardiers furtifs soutenus par plus d’une centaine d’avions ainsi que des sous-marins qui tirèrent des missiles Tomawak. Plusieurs bombes perforantes, les fameuses GBU-57, furent larguées sur les sites nucléaires, notamment sur celui de Fordo, le plus profondément enterré.

 Les Iraniens ripostèrent au moyen de missiles et de drones. Aucun américain ne fut tué mais des dégâts conséquents furent infligés en Israël, notamment à Tel-Aviv et Beer-Sheva, ainsi que sur plusieurs bases américaines en Irak et au Qatar.

 Sous la pression américaine, un cessez-le-feu fut annoncé, au grand dam des Israéliens qui espéraient bien aller beaucoup plus loin. Donald Trump annonça fièrement que les installations nucléaires iraniennes avaient été « totalement détruites » mais certains experts manifestèrent leur scepticisme.

 Quoi qu’il en soit, cette attaque marqua un tournant : pour la première fois, l’Amérique avait directement attaqué l’Iran. Une question demeure : Donald Trump a-t-il pris cette décision sous la pression d’Israël ? Aux Etats-Unis, une partie des trumpistes militants, autrement dit le monde MAGA (Make America Great Again), manifesta sa désapprobation devant ce qu’il considérait comme le reniement des promesses de campagne de leur champion.

Le mouvement MAGA se déchire sur la guerre en Iran.

 Le dossier iranien prit une tournure plus dramatique encore avec, en janvier, la répression des grandes manifestations déclenchées spontanément dans les grandes villes. L’inflation galopante ajoutée au poids des sanctions internationales appauvrissent la population, surtout urbaine. De nombreuses manifestantes en profitèrent pour brûler leurs foulards même si le régime est devenu beaucoup moins répressif sur ce sujet.

 Israël appela au renversement du régime et affirma qu’il avait de nombreux agents sur place qui aidaient les manifestants. En fait d’aide, les agents en question, des professionnels se déplaçant avec une grande rapidité, tirèrent à de nombreuses reprises sur les forces de l’ordre. Il y eut des morts, ce qui ne fit qu’accroître la répression. De nombreuses vidéos ont circulé montrant ces scènes incroyables. Donald Trump commit la maladresse suprême en encourageant les manifestants, leur promettant une aide prochaine. Une rumeur a d’ailleurs circulé affirmant que les Américains avaient fourni des armes et de l’argent aux Kurdes, nombreux dans le nord-ouest de l’Iran, et que ceux-ci viendraient bientôt aider les manifestants à renverser le régime.

 L’idée était si baroque que beaucoup ont longtemps cru à une « intox », « une fake news » si l’on veut. Mais il y avait tout de même des indices que Donald Trump a récemment confirmés lui-même en se déclarant déçus par les Kurdes qui avaient gardé les armes pour eux et n’avaient rien fait pour aider les manifestants. Mais que croyait-il donc ? Qui sont ces conseillers qui lui soufflent des idées pareilles ? Les Kurdes, zélés hommes de main des Turcs pendant le génocide arménien, n’ont jamais été fiables. Le romantisme pro-kurde qui sévit en occident depuis des décennies , ne repose sur aucune analyse sérieuse. Les Kurdes ne pensent qu’à eux (les malheureux Yézidis en savent quelque chose), tout en étant très divisés. C’est bien pour cela qu’ils n’ont jamais été capables de constituer un Etat.

 La répression contre les manifestants, inexpérimentés pour la plupart, fit des milliers de morts, sans doute des dizaines de milliers. Evidemment, personne ne vint à leur secours, et l’on se demande si Donald Trump est conscient de sa responsabilité morale dans cette affaire.

 Le dossier iranien semblait clos. Et puis tout recommença, en pire. Netanyahou et Trump se virent plusieurs fois. Une des rencontres se passa fort mal, puisqu’Israël venait, le plus tranquillement du monde, de bombarder le Qatar pour essayer de tuer, sans succès, des dirigeants du Hamas. Ceux-ci étaient dûment réfugiés et protégés dans cet émirat, un des pivots de l’influence américaine. Les Américains goûtèrent assez peu l’initiative, d’autant qu’un policier qatari fut tué et que l’émir était de très mauvaise humeur.

Bombardements isräéliens sur le Quatar, contre le Hamas

 Trump, c’est son côté amusant, en recevant Netanyahou dans son bureau de la Maison-Blanche, appela l’émir du Qatar, passa l’appareil au premier ministre ébahi et l’obligea à présenter ses excuses. « Bibi » avala la couleuvre, c’est son côté pratique, mais eut sa revanche, bien au-delà de cette petite humiliation.

 Le Mossad apprit que le 28 février 2026, une importante réunion allait réunir plusieurs dizaines de cadres du régime à Téhéran, des fidèles. Le guide suprême, Ali Khamenei était prévu au programme. Le tuyau était sûr et Netanyahou vendit cela à Trump au cours de plusieurs rencontres et quelques visio-conférences. Le scénario fut détaillé : on tue tout le monde le 28, le régime est décapité, les manifestations reprennent et la république islamique s’effondre. Trump fut intéressé puis refroidi par le patron de la CIA, John Ratcliffe, qui qualifia le scénario du Mossad de « burlesque ». JD Vance, très préoccupé par les promesses faites à la base MAGA, se prononça contre. Le Pentagone, autrement dit l’armée, adopta courageusement une position de ni oui, ni non.

 Trump trancha et sonna la charge. Passons sur le côté totalement illégal de l’opération, cela n’a plus d’importance car il y a bien longtemps que le droit international n’existe plus. Il faudrait songer à en avertir Jean-Noël Barrot, notre souriant ministre des affaires étrangères, qui n’a pas l’air au courant.

 Tout le monde (ou presque) mourut donc au matin du 28 février. D’autres prirent la place, connus ou pas, les manifestations ne reprirent pas (pourquoi faire ?) et le régime ne tomba évidemment pas.

 L’Iran reçut une pluie de missiles, sol-sol, air-sol, sous-marins, rien ne manqua. On tua des militaires, des gardiens de la révolution et 1500 civils, sans doute ravis de l’aide américaine. Une école fut pulvérisée, tuant plus de deux cents écolières. Les Américains eurent le front de nier mais devant les preuves accablantes, à peine relayées par les médias français de plus en bellicistes, reconnurent une erreur de coordonnées. Des dégâts collatéraux, comme disait le bon Jamie Shea lors des bombardements de l’OTAN contre la Serbie en 1999.

 Mais cette fois, l’Iran était prêt. Lui aussi a ses espions, et savait bien qu’Israël attaquerait à nouveau, la seule incertitude concernant l’attitude des Etats-Unis. De nombreuses rampes de lancement de missiles avaient été enterrées depuis juin, ainsi que des réserves de drones en quantités conséquentes. Malgré le déluge de feu qui s’abattit sur le pays, des centaines de missiles et des milliers de drones furent envoyés vers toutes les bases américaines d’Irak, du Koweit, du Qatar, d’Arabie Saoudite et des Emirats arabes unis. Personne ne fut oublié et, malgré les interceptions fréquentes, de nombreux missiles ou drones attinrent leurs objectifs. Les Américains perdirent quelques hommes et un équipage d’avion qui s’écrasa. Trois avions F15 furent abattus par la défense aérienne du Koweit et un Awacs fut proprement coupé en deux sur une base saoudienne par un tir d’une grande précision. Il est très probable que les Russes eux-mêmes aient guidé le missile. Petite revanche en passant, tant les Awacs ont aidé les Ukrainiens. A 800 millions de dollars l’avion, les Américains n’ont pas été ravis d’autant qu’ils n’ont officiellement que 16 Awacs dont à peine la moitié en état de marche. Les israéliens, quant à eux, comme en juin, subirent de sérieux dégâts. De nombreux missiles franchirent le dôme de fer, pas si solide que cela, finalement.

 Mais le plus douloureux fut évidemment la fermeture du détroit d’Ormuz. Les Américains eurent l’air étonné et nous nous étonnons à notre tour : comment ne pas avoir prévu ce scénario tout de même assez prévisible ? Donald Trump entra dans une rage folle et commença à tenir des propos lunaires, promettant de ramener l’Iran à l’âge de pierre ou de détruire sa civilisation. Venant d’un pays qui a construit la sienne il y a quatre siècles à peine (en comptant large), agrémenté d’un génocide, le propos est cocasse.

 L’Iran résiste donc, et ses nouveaux dirigeants, que l’on a d’ailleurs un peu de mal à identifier, n’ont nullement l’intention de se rendre. Pourtant l’Iran souffre économiquement et un accord ne lui déplairait pas, mais les gardiens de la révolution, pivot du régime, ne capituleront pas : il va falloir faire une vraie négociation, l’Iran n’est pas l’Irak ou le Vénézuéla.

 En attendant, Israël ravage une fois de plus le sud du Liban, il ne fallait tout de même pas laisser passer l’aubaine. Les villages chrétiens ne sont pas épargnés, les villages chiites sont dynamités pour que personne ne puisse revenir : la future annexion progresse.

Village libanais détruit par les forces israéliennes

 Donald Trump s’est donc lancé dans une étrange guerre. Les objectifs sont flous et très variables, les résultats laissent circonspects et, aux Etats-Unis, de nombreuses voix s’élèvent pour protester : « Make America great again était censé être l’Amérique d’abord, pas Israël d’abord » a ainsi déclaré Marjorie Taylor Greene, un des piliers du mouvement, déjà mécontente de la gestion opaque de l’affaire Epstein. Le célèbre journaliste Tucker Carlson, soutien de la première heure sur Fox News, n’est pas en reste : « Ce n’est pas la guerre des Etats-Unis, c’est la guerre d’Israël. »

 Joe Kent, responsable du contre-terrorisme, a démissionné pour protester contre cette guerre. Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national, vient de faire la même chose. Le prétexte est le cancer de son mari, la réalité est connue : elle est hostile à cette guerre invraisemblable.

Joe Kent

 L’histoire ne dit pas si Trump regrette de s’être lancé dans cette aventure, il ne l’avouera de toutes façons jamais et criera victoire quoi qu’il arrive. L’histoire dit déjà, en revanche, que c’est bien Israël qui a forcé la main de Trump. La grande enquête du New York Times, reprise par la presse américaine toutes tendances confondues, détaille le processus au jour le jour.

 Le plus surprenant dans tout cela est la précipitation avec laquelle Trump a tourné le dos à tout ce qui avait fait sa force et son originalité. Pourquoi ? La solution de cette énigme reste à trouver.

       Antoine de Lacoste

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